26/05/2007

Un grand soir pour Jenny!

 

Ni grande, ni élancée, des cheveux fins éternellement au carré (la seule coupe que son Eddy sait lui faire), les formes plus généreuses encore que le coeur, Jenny est un pilier du quartier des Comognes. Un solide bon sens et de d'honnête à revendre.

Rien d'une poupée de magazine, mais une bonne fille, c'est sûr!

Sa maison est un véritable carrefour : tout le monde y passe, tout le monde s'y arrête. Celui qui cherche un jardin à bêcher, la voisine qui manque de sucre, le cousin qui a besoin du vélo, l'animatrice de la Maison de quartier ... La porte est toujours ouverte, elle en a perdu la clé depuis longtemps.

D'accord, Jenny a son franc-parler. Mais on s'y habitue. Et puis, c'est pratique quelqu'un qui dit tout haut ce que les autres pensent tout bas.

Le jardin collectif, par exemple. L'animatrice socio-culturelle , au départ, avait proposé un cours de cuisine «  légumes de saison » ; Jenny lui avait rappelé que d'abord, il faudrait peut-être les faire pousser, les légumes, parce-que avec l 'argent du cpas ou du chômage, c'est pas souvent qu'on achetait des légumes frais. Surtout qu'il fallait prendre le bus pour aller au marché ou dans les commerces du centre !

Et l'idée de trouver un morceau de terrain qui serait cultivé en commun avait germé...

De même pour la halte-accueil. Faire les courses, pour les femmes des Comognes qui n'ont pas de voiture, c'est compliqué . Et si on organisait une tournante ? Celles qui restent au quartier garderaient les enfants qui ne fréquentaient pas encore l'école... Jenny, une véritable aubaine pour l'animatrice !

Sauf pour l'idée du théâtre; là, elle n'avait pas osé. C'est un trop grand rêve pour elle.

Faire du théâtre : entrer dans la peau d'une autre, dire ses mots, vivre ses sentiments... Elle ne s'était même pas proposée pour faire partie de la petite troupe. Sûrement, il fallait des qualités qu'elle ne possédait pas.

Heureusement, l'animatrice avait insisté « Jenny, tu dois participer, on compte sur toi » D'ailleurs, rien dans le quartier ne se faisait sans elle. Elle s'est finalement laissée convaincre...

Et depuis près d'un an, chaque mercredi soir, le groupe se retrouve pour les répétitions avec le comédien qui les encadre. Petit à petit, l'intrigue s'est construite; chacun a peaufiné son personnage, mis au point les dialogues. Jenny a fini par retenir ses répliques ou plutôt, les répliques de Zoé, son personnage.

Ce soir, il ne restera que Pipo, le chien, à la maison.

Ce soir, c'est la représentation.

Dans les coulisses, Jenny tremble ... et si elle oublie son texte ?

Dans la salle, Eddy tremble ... et si elle oublie son texte ?

A salle s'obscurcit, la scène s'éclaire. Jenny laisse la place à Zoé qui entre en scène. Chaque minute sera du bonheur.

S'il a manqué quelques mots, personne ne s'en est apperçu. C'est un succès. Vraiment, un grand soir pour Jenny !




22:48 Écrit par May | Lien permanent | Commentaires (8) |  Facebook |

me voilà!

 

Bonjour !

Après cette semaine de retard - pas vraiment choisie, je vous l'avoue- je reprends le clavier. Avec beaucoup de plaisir.

Plusieurs d'entre vous se demandaient si j'étais la maman d'Emeline : non.

D'autres souhaitaient savoir si j'inventais les histoires : pas vraiment. Je leur donne mes mots pour que vous puissiez les lire.

Chaque vie est un roman.

Les femmes que vous rencontrez dans les histoires, je les ai croisé à des moments difficiles pour elles et nous avons fait un bout de chemin ensemble. Elles m'ont appris beaucoup de choses. 

« Raconte-moi une histoire » , c'est ma façon de leur dire merci !

10:05 Écrit par May | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

13/05/2007

Un cadeau pour la fête des mères ...

 

Jusque la naissance d' Emeline, va vie a été une grande surface lisse. Une enfance heureuse, une adolescence sans problème,un mariage bon ton, une famille sereine...

Nous avions fêté nos dix ans de mariage et la nouvelle promotion de Joël quelques mois avant l'arrivée de notre fille.

Dès les premiers jours de sa vie, il y eut des zones d'ombre. Une froide réalité, déguisée en mots compliqués, entrait petit à petit dans notre vie . Emeline ne marcherait pas, Emeline ne s'ass..., Emeline ne ... Emeline... Jamais. Jamais.

L'étendue du handicap s'élargissait à chaque contôle médical. Nous étions anéantis.

Joël s'est repris le premier. Soutenu par nos deux familles, il essaya de me raisonner et de m'amener à la seule solution possible. Placer Emeline dans endroit ou elle serait prise en charge.Nos moyens nous le permettait. Il était temps de recommencer à vivre, de reprendre notre place, d'assurer la carrière de Joël. De toute façon, notre enfant n'avait pas de conscience: nous ne saurions lui manquer.

Pour la première fois, je me suis opposée. Emeline resterait avec moi. C'était mon enfant. Je lui parlais tout le temps, ma voix finirait bien par trouver le chemin de son pauvre cerveau. J'ai tenu bon, contre tous. Et je me suis retrouvée seule avec elle.

Pas d'autre univers que le handicap, le médical ... J'ai appris à compter chaque franc.

Grâce au kiné qui venait stimuler Emeline, j'ai réussi à trouver un travail d'appoint: le nettoyage de la petite école du quartier. C'est là que j'ai renconté Lucas, le premier jour de travail.

Il m'attendait sous le préau, avec sa maman. La jeune femme ne savait pas reprendre Lucas avant 17h30, deux ou trois fois par semaine: pouvait-il rester à l'école en l'attendant ? Il ne me dérangerait pas, il avait l'habitude avec la dame que je remplaçais... Lucas, certain sans doute de mon accord, me dit « Et puis, je m'occuperai de votre petite fille pour ne pas qu'elle s'ennuie ». D'une phrase, il venait de faire entrer Emeline dans le monde ordinaire.

Très vite, il m'a appelé par mon prénom. Il embrassait Emeline en lui donnant des petits noms câlins «  ma poupée en sucre, ma petite fée ... » Il lui racontait sa journée, lui chantait des comptines et les refrains à la mode ... La différence d'Emeline ne le rebutait pas. Parfois, il me répetait des choses que sa mamam lui disait  "on doit toujours dire aux gens qu'on les aime, ça les rend gentils" , " on ne doit pas se retenir de pleurer, sinon on se noie le cerveau "

A l'occasion des fêtes de fin d'années, j'avais reçu un joli foulard, et pour Emeline, il avait choisi une écharpe, un bonnet et des mouffles avec son prénom brodé. Sa cousine, qui avait 5 ans aussi, avait adoré, m'avait-il dit.

Vers la mi- avril, Lucas – frappé par une évidence qui ne l'avait jamais effleuré jusque là- m'a demandé «  Dis, Christine, Emeline, elle n'a jamais su t'offrir un petit cadeau ? » Sa voix tremblait quand il a ajouté «  ça, c'est terrible ! » IL est resté le reste du temps près de la poussette mais ce jour-là il manquait d'entrain.

Lucas n'était plus revenu sur le sujet, moi non plus. Il avait retrouvé sa bonne humeur.

La fête des mères approchait mais curieusement, il évitait le sujet.

Ce vendredi-là , quand nous sommes arrivées, il avait l'air d'une pile électrique.

Il chuchotait à l'oreille d'Emeline , et en me regardant «  tu sais bien que je lui dit mes secrets »  . Puis il dansait devant elle . J'ai commencé le nettoyage . Je terminais la première classe quand Lucas m'a appelé «  Christine, tu pourrais venir, s'il te plait »

Il avait approché la poussette près de la porte. Coincé dans les mains crispées d'Emeline, il y avait un cadeau emballé dans du papier de soie vert fluo, avec par-dessus une carte maladroitement découpée en forme de coeur. Avec quelques mots écrits au marqueur rose «  maman, je t'aime. Emeline » Le cadeau, une boite de mouchoirs en papier, décorée de coeurs de toutes les couleurs. "Tu comprends,Christine, il fallait choisir quelque chose qui ne casse pas si Emeline ne savait pas le tenir tout de suite ".

 

Je suis restée sans voix , juste un petit merci déjà mouillé de larmes. Lucas ne s'est pas démonté «  Merci qui ? Merci Emeline ! ».

Et en embrassant Emeline qui me fixait «  t'inquiètes pas, ma fée en sucre, ta maman est contente, pleurer, ça empêche le cerveau de se noyer ».



 


10:10 Écrit par May | Lien permanent | Commentaires (33) |  Facebook |

06/05/2007

Un dimanche de mai ....

Son diplôme en poche, Jacqueline n'eût qu'une envie : quitter la maison au plus vite.

Pour ne plus entendre les chamailleries des petites, les querelles des parents ...

A-t-on idée d'avoir tant d'enfants ? Et puis de se plaindre qu' il est difficile de nouer les 2 bouts ?

Ce salaire qu'elle garde pour elle, ne l'a-t- elle pas gagné ? Oublie t-on dans quelles conditions elle a du étudier ? Même pas une chambre pour elle seule !

Un dimanche de mai, la coupe a débordé. Une réflexion sur le repas qu'elle pourrait prendre en charge  « un dimanche comme celui-ci ! » a mis le feu au poudre. Des mots très durs avaient été prononcés : non, elle ne serait jamais une femme comme sa mère, qui ne pensait qu'à sa soupe ...Le père s'était faché. Et Jacqueline avait quitté la maison. Un évènement dans le coron !

Après quelques mois de silence, elle avait écrit à sa famille : elle travaillait à l'Expo. Elle joignait des entrées; si on voulait venir avec les petites ...   Et elle avait continué d'écrire, elle avait la vie qu'elle voulait. Tout allait bien. 

D'abord de Paris, avec une photo de sa première voiture. Elle viendrait les voir un jour ... Elle avait tant de travail ... A l'occasion de son anniversaire, sa mère lui envoyait une carte et lui donnait des nouvelles du père, de ses soeurs.

Jacqueline est partie aux Etats-Unis : chez les parents, la boite de chaussures se gonflait de photos de Noël sous le soleil, de vacances à la neige...

Un jour, elle a reçu un faire - part bordé de noir : le père et Vivianne étaient morts dans un accident de voiture trois semaines plus tôt.

A chaque mariage, à chaque naissance, un chèque arrivait qu'il fallait échanger à la banque.

Jacqueline n'a pas vu le temps passer : elle a soixante ans. Son compagnon est mort, elle n'a pas d'enfant. Et si elle revenait en Belgique ?

Six mois plus tard, elle est là. D'abord, elle s'installe à Bruxelles. Elle prévient Isabelle - depuis une dizaine d'année, c'est elle qui répond aux lettres et donne les nouvelles de la famille . Et voilà, elles sont là . Quel événement ! Sa mère n'est pas là ? C'est qu'elle marche si difficilement et puis, parfois, la tête ... D'ailleurs, cela devient un problème, on songe à la maison de repos... Jacqueline viendra la voir la semaine prochaine.

Bonne idée, c'est la fête des mères ! Après tant d' années , les choses vont enfin rentrer dans l'ordre.

Quand Jacqueline est entrée, il y a eu un silence. Elle s'avance vers sa mère, lui prend les mains... La vieille dame semble inquiète;  se tourne vers Isabelle, et croyant parler à voix basse «  C'est une dame qui accompagne Jacqueline ? »

Depuis 12 ans, Jacqueline habite à 600 mètres de la maison de retraite. Tous les jours, elle va prendre les repas de midi et du soir avec sa mère. Elles se sont habituées l'une à l'autre, et chaque jour, sa mère lui parle « de sa fille Jacqueline qui va bientôt revenir... »

C'est ainsi qu'elle a appris la souffrance de toute une vie, jamais avouée, jamais apaisée ... du départ d'un dimanche de mai.

16:50 Écrit par May | Lien permanent | Commentaires (24) |  Facebook |